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2015/01/25

QE de la BCE: La vraie conférence de presse de Draghi qui n'a jamais eue lieu

 Allocution introductive à la conférence de presse.

Mario Draghi, président de la Banque Centrale Européenne
Francfort sur Main, 22 janvier 2015

(Cliquez pour lire le texte officiel de l'allocution délivrée à une audience de journalistes accrédités, ou écoutez la traduction en français. Ci-dessous figurent en italique la traduction des questions-réponses officielles, et le reste est la vérité qui n'a jamais eue lieu.)
...
Nous sommes maintenant à votre disposition pour des questions.

* * *

Question: Vous avez dit que vous continuerez à  acheter des obligations jusqu'à ce que l'inflation soit revenue dans des valeurs acceptables. Donc, fondamentalement, vous annoncez un programme sans fin. Envisagez-vous une quelconque valeur en termes de pourcentage de la dette émise que vous pouvez acheter avant de commencer à trop influencer la formation des prix sur le marché secondaire, ce que la Cour de justice européenne a suggéré que vous devriez éviter?

Draghi: Oui, nous allons acheter la dette publique à hauteur du pourcentage qui permettra une  formation correcte des prix du marché. Par conséquent, nous avons deux limites. Nous n'allons pas acheter plus de 25% de chaque émission, et pas plus de 33% de la dette de chaque pays émetteur.
La limite de 25%, au passage, est celle qui est prévue afin de ne pas être une minorité de blocage telle que définie dans les clauses d'action des assemblées collectives, essentiellement les assemblées de détenteurs d'obligations, et c'est fondamental pour nous que nous soyons en mesure de dire que tous les détenteurs seront traités de manière juridiquement égale.

Bien sur ces limites pourront être modifiées à tout moment par la BCE. Les valeurs annoncées aujourd'hui ne sont données que pour faire illusion qu'il existe une limite. Ce qui veut dire que la BCE est fermement engagée sur un chemin où elle détiendra un jour prochain la quasi-totalité des dettes émises. Exactement comme aujourd'hui la Fed détient une très grande majorité des Bons du Trésor américain (US Treasury) pour les maturités pondérées à 10 ans. Nous irons progressivement sur ce chemin pour mieux anesthésier les sujets-citoyens, mais sans jamais faire machine arrière, à aucun prix. Ce n'est pas un coup de bazooka, c'est une déclaration de guerre totale.

Je voudrais insister encore une fois sur deux aspects fondamentaux: tout d'abord que la BCE prend acte que le fonctionnement normal du marché est celui d'un marché officiellement truqué, où comme je l'ai dit les valeurs sont déterminées par quelques personnes anonymes et activées au travers de la BCE. Les autres acteurs du marché, y compris les sujets-citoyens européens, n'ont aucune liberté. Tout comme l'avis rendu par la Cour Européenne de Justice, nous condamnons ainsi les marchés libres. Nous rentrons dans une économie ouvertement et pleinement planifiée. Nous nous sommes assurés de faire suffisamment pression  pour avoir l'appui officiel des instance européennes qui définissent l'interprétation des lois, de façon que les sujets-citoyens n'aient aucun recours, aucun moyen de modifier la donne. Une économie planifiée est fondamentalement une économie qui rend prisonnier chacun des citoyens qui redeviennent au mieux de simples sujets, de la naissance à la mort. 

Ensuite les sujets doivent comprendre ce que signifie les interventions de la BCE sur le marché secondaire. Cela signifie que la BCE n'achète les titres de dettes qu'aux banques privées. Celles-ci les acquièrent sans aucun risque auprès des Ministères des Finances de chaque pays européen, et sont assurées de les revendre avec une marge à la BCE. Cela signifie l'arrivée de marges confortables sur les bilans de ces banques privées, et des bonus pour les quelques personnes qui en profitent (gros actionnaires, comité exécutif, traders d'obligations), pour une activité quasi-automatique qu'un enfant de huit ans pourrait exécuter. 

Mais ce n'est pas tout: nous rachetons en grande partie des titres déjà actuellement acquis par les banques privées. Ce qui implique directement que nous remplaçons sur les bilans de ces banques privées des assets douteux, peu ou pas liquides, par du cash. 

Question: Ainsi le respect des règles de Bâle III ne sera plus un problème. Mais comment ce cash va-t'il servir ?

Draghi: Je répondrai en séparant deux aspects. En termes de communication tout d'abord, la BCE et tous ses complices ont besoin d'insister sur la possibilité que ce cash se déverse magiquement sur les crédits aux PME. C'est ce que nous appelons le "ruissellement de la richesse", ou bien une "incitation accrue pour les banques à prêter au secteur privé". Le fait qu'il s'agisse d'une pure illusion comme l'a démontré la réalité aux USA ou au Japon qui ont conduit de tels programmes de QE, n'est pas un problème pour nous.  L'histoire de l'économie nous a appris tout d'abord que les fonds sont alloués là où c'est le plus facile, le plus rémunérateur, qu'on ne prêtent qu'aux riches, et c'est ce que nous allons faire à nouveau. Bien sûr les média feront quelques reportages largement diffusés où une PME quelconque a reçu un crédit pour "sauver 10 ou 20 emplois" avec un témoignage d'une banquière pour affirmer que c'est possible uniquement parce que le QE est lancé. Ainsi personne ne demandera des comptes sur ce que deviennent très précisément les 60 milliards mensuels.

Ensuite en termes de flux réel, ce cash à la disposition des banques privées européennes va suivre les chemins déjà connus: achats d'actions sur les bourses occidentales, donc montée des cours et des indices, en particulier au Japon et USA. Les banques de ces pays sont heureuses de revendre leurs titres avec une marge, et acquièrent le cash. Ce cash va alors servir à acheter les Bons du Trésor américain. C'est cela le plus important, car c'est ce marché qui tient tout le système financier occidental. Il lui faut obligatoirement des volumes sans cesse croissants. Nous estimons que 90% au moins des volumes mensuels de cash injectés par le QE en euros se retrouveront rapidement transférés en cascade en achats de Bons du Trésor américain. L'attractivité de ce marché en termes d'absence de risque pour les traders et les bonus associés est irrésistible. Chacun trouvera les arguments fallacieux qu'il faut pour se convaincre et continuer à oublier toute morale et toute raison.
C'est un tour de passe-passe très simple mais qui fonctionne toujours avec un bon public. C'est d'ailleurs pour cela que nous nous entourons de journalistes accrédités par nos soins.

Il est inévitable que la vente de ces Bons du Trésor américain continuellement émis servira à financer les efforts des guerres que mènent les Etats-Unis avec la complicité de tout le groupe occidental: financement du gouvernement nazi en Ukraine qui pousse son propre peuple à la guerre civile, guerre de l'ISIL contre la Syrie sont nos deux priorités de cette année. 

En résumé tout programme d'assouplissement quantitatif ou QE, que l'on devrait nommer plutôt "planche à billets électronique" parce que c'est exactement cela, n'est qu'un moyen puissant de continuer à conduire encore plus longtemps et de manière encore plus appuyée la même politique générale. Notre adage a toujours été "More of the same".

Question: Ma question est à propos de cet engagement à mener des achats d'actifs jusqu'à ce que vous vous estimez être sur un chemin cohérent avec la réalisation de taux d'inflation en dessous, mais proche de 2% à moyen terme. Les gens semblent avoir des opinions très différentes sur ce que signifie "à moyen terme". Serait-il possible de préciser?

Draghi: Je me limite à relire seulement la déclaration officielle. Je ne veux pas spéculer, donnant des horizons de dates, des échéances. Ainsi, ces achats sont censés être effectués jusqu'à la fin septembre 2016, et seront dans tous les cas effectuées jusqu'à ce que nous voyons un ajustement durable de l'évolution de l'inflation. Vous pourriez aussi bien avoir demandé, ce qu'est un ajustement durable? Un ajustement durable dans la progression de l'inflation, qui est cohérent avec notre objectif de parvenir à des taux d'inflation en dessous, mais proche de 2% sur le moyen terme. Vous savez que la notion de moyen terme est une question complexe. J'ai discuté de cette notion. Elle dépend de nombreux paramètres, et à ce stade, nous ne voulons certainement pas spéculer sur des échéances précises.

Question: Pour donner de la perspective, pourquoi le public, pourquoi les marchés financiers devraient penser que ce QE sera un succès en termes de renforcement de l'inflation, en termes de rétablissement de la croissance économique, d'emploi dans la zone euro?

Draghi: Tout d'abord permettez-moi d'ajouter quelque chose maintenant, parce que c'est effectivement très important. Ce qu'une politique monétaire centralisée peut réaliser, je l'ai dit de nombreuses fois, mais je pense que c'est la peine de le répéter. Ce que la politique monétaire centralisée peut réaliser au mieux c'est créer les fondamentaux pour la croissance, mais pour que la croissance décolle, vous avez besoin d'investissements. Pour que les entreprises et particuliers investissent vous avez besoin de confiance, et pour la confiance que vous avez besoin de réformes structurelles. 
Inversement, une politique monétaire différente peut créer les fondamentaux pour empécher la croissance.
Ce QE renforcera-t'il l'inflation? Absolument pas, et c'est bien ce que nous recherchons. Ainsi le QE pourra continuer indéfiniment. Nous comprenons bien que toutes les politiques monétaires accommodantes menées depuis 2007 sont des politiques déflationnistes. Les QE ont pour réel objectif de mener vers une hyper-déflation. Celle-ci provoquera immanquablement une destruction physique du capital, c'est à dire une guerre en Europe. Ceci se produira quand l'érosion de capital que constitue la déflation aura anéanti les autres formes de capital: entreprises, économies personnelles, revenus, propriétés. Cette destruction physique causera alors à une hyper-inflation, mais pas avant. Dans de telles catastrophes, personne n'aura l'occasion de demander des comptes à la BCE et à ceux qui sont nos vrais interlocuteurs.  

Question: Pouvez-vous nous expliquer comment le QE entretient la déflation ?

Draghi: Il faut d'abord bien comprendre comment mesurer correctement l'inflation. Il ne s'agit certainement pas de mesurer une hausse des prix en euros courants, qui est une autre illusion que les charlatans-économistes diffusent et que nous encourageons.
L'inflation se mesure par rapport à une référence absolue. Celle-ci ne peut pas, et ne pourra jamais être une devise, euro, dollar ou autre. La seule référence absolue existante est l'or métal. Il faut mesurer tous les prix en masse d'or fin. En effet on ne mesure pas un mètre-ruban à l'aide d'une élastique, mais les variations de longueur d'une élastique à l'aide d'un mètre-ruban.

Voyez par exemple sur ce graphique les prix des principales devises mesurées en mg d'or fin:

Prix des devises mesurées en mg d'or fin
échelle de gauche: USDEuroGBPCHF
échelle de droite: Yuan, RupeeReal ;
données mensuelles depuis 04/1968

Je zoome sur les dernières années pour que vous appréciez mieux les mouvements provoqués par l'abandon du peg par la Banque Nationale Suisse et par le QE de la BCE depuis le 22 janvier :

idem; données quotidiennes depuis 01/2010

Les devises occidentales USD, GBP, euro dévissent par rapport à l'or: ces devises s'échangent contre une quantité d'or qui diminue rapidement.
Les devises des pays BRICS et le franc suisse sont stables ou bien grimpent par rapport à l'or. Une devise des pays BRICS s'échange contre une quantité croissante d'or. Il est ainsi évident de voir quel pays gagne et qui perd du pouvoir d'achat.

C'est le graphique le plus fiable pour suivre l'évolution de la guerre actuelle des devises. Nous avons ici utilisé le cours international de l'or à Londres, mais il faudra très bientôt utiliser le cours international de l'or à Shanghaï pour évaluer plus correctement la valeur réelle des devises.

La déflation se lit aussi dans l'évolution des taux d'intérêts des obligations d'Etat. Voici sur ce graphique ce que donne cette évolution à travers plusieurs régimes monétaires.

Valeurs annuelles des taux des obligations d'Etat entre 1860 et juillet 2012.

La baisse est quasi-continue depuis 1982, également pour tous les pays de la zone euro excepté la Grèce. Des plus bas historiques ont désormais été atteints. Le taux allemand à 10 ans est désormais à 0,4%, soit 10 fois moins environ que la valeur idéale. Le taux de l'obligation d'Etat japonais à 10 ans a atteint 0,2% cette semaine et celle à 5 ans a atteint 0,00%, suite à l'abominable "Abenomics". Alors qu'un régime de stabilité des taux caractérise une période de développement sain, on note un effondrement historique des taux allemands au début des années 20, suivie de la période d'inflation dont les origines économiques réelles ne sont jamais approfondies.

La baisse des taux d'intérêts a un effet pervers. En diminuant le service de la dette, pour les Etats, les entreprises ou les particuliers, elle incite ces acteurs à emprunter encore davantage, et à ne surtout rien changer de leurs comportements. Ne répète-t'on pas depuis des années que "les taux n'ont jamais été aussi bas, et qu'il faut en profiter"? Ainsi le volume absolu de dettes s'accroît, et rend impossible la hausse future des taux à moins de risquer une embolie subite. Le piège s'est refermé.

La baisse des taux appelle une nouvelle baisse: les entreprises et particuliers diffèrent leurs investissements de quelques mois, pour bénéficier de taux encore plus avantageux, ou bien parce qu'ils n'ont pas confiance dans la dérive que prend l'économie et les relations internationales. Tous ces retards produisent un ralentissement de l'économie réelle, qui s'accumule. La banque centrale décide alors d'assouplir encore davantage les conditions de crédit toujours avec le même prétexte: "faire repartir la croissance". Les taux rebaissent.

Il est aisé de comprendre que la source problème vient d'un déficit de demande de crédit, d'un déficit de confiance des sujets-citoyens, et non pas d'un déficit d'offre de crédit. Quand chaque acteur économique décide de retarder son action, dans les faits il se retire du jeu. C'est ce qui se passe dans toutes les situations où un acteur veut dominer les autres et impose ses désirs par la force, la loi, la répression ou le monopole n'étant que des expressions de la force. Les autres joueurs préfèrent délaisser le jeu et en recréer un autre sans faire participer le mauvais joueur. L'action du joueur dominant tombe peu à peu dans le vide.

Notre QE qui déverse du cash aux banques n'est activé que pour aider les banques dans leur problème de solvabilité et d'entretien du flux de Bons du Trésor américain. Pour ceux qui attendent tout d'une centralisation socialiste, il aurait été bien plus logique que ce cash soit déversé directement aux foyers et PME afin d'aider réellement la demande.

La planche à billets électronique, c'est-à-dire le QE que nous allons activer, va encore écraser davantage la structure des taux d'intérêts, en particulier pour les taux longs maintenant que les taux courts sont à zéro ou moins. Vous pouvez en avoir une illustration en observant ce qui s'est passé suite aux QE activés par la Fed depuis 2008, qui sont matérialisés par la courbe des obligations rachetées par la Fed :

Taux directeur de la Fed (FF), taux des obligations d'Etat de 1 à 30 ans (DGS1Y à DGS30Y), volume des obligations rachetées par la Fed (TREAST); Données quotidiennes depuis 06/2006

Question: Comment peut-on se prémunir contre une politique déflationniste ?

Draghi: Quand la politique monétaire est centralisée et conduite de façon déflationniste, l'histoire a montré qu'il existe un moyen ultime: acquérir de l'or ou de l'argent métal, et les stocker en dehors du système bancaire, sous forme de pièces ou lingots. Leur valeur réelle quasiment constante leur permettra d'être spontanément remis en circulation, à tout instant, pour réaliser les échanges critiques à l'échelle locale dans une époque particulièrement troublée. Chaque acquisition d'or revient à sortir un peu plus du jeu dont je parlais, et donc hâte sa fin.
Il est particulièrement intéressant pour les acquéreurs de noter que ces métaux monétaires offrent la même protection dans les périodes d'hyper-inflation, pour les mêmes raisons.

Ce moyen ultime, cette dernière carte individuelle, est un recours utile en cas de faillite de la société. Il ne doit cependant pas faire oublier des actions collectives préalables et qui restent toujours possibles. Celle du mouvement Syriza en Grèce, par exemple, en est un bon exemple.



2015/01/23

Les peuples européens trahis





#QE #BCE #Draghi

2014/06/06

Les banques dupées par Draghi et la BCE


De "la pluie d'annonces" que la BCE a fait tomber hier, nous retiendrons ceci:
  • tout d'abord que ces mesures sont sensées parer à la déflation et à la baisse de croissance dans la zone euro, notamment en faisant baisser l'euro par rapport au dollar
  • que les traders et analystes des grandes banques ou fonds (ce que l'on nomme un peu vite "les marchés") ont tous applaudis des deux mains;
  • que les effets seront longs à se faire sentir d'après Draghi : "Il est très vraisemblable que nous constaterons des effets immédiats sur le marché monétaire et des effets sur l'économie réelle attribuables à ce programme avec retard... cela prendra probablement trois à quatre trimestres."
  • que les projections des services de la BCE sont révisées pour 2014 avec les risques à la baisse : risques géopolitiques, pays émergents, demande intérieure insuffisante, réformes insuffisantes.
  • qu'à la fin de la journée un analyste à ce point convaincu a déclaré : "Après ce paquet d'annonces vraiment, si ça ne fonctionne pas, ça ne peut être que la faute des banques!"

La dernière section de cet article détaille les principales mesures. Il y en a d'autres, notamment concernant l'arrêt de la stérilisation -déjà lacunaire- lors des rachats de SMP (retrait de liquidités), qui vont gonfler la masse monétaire de 165 milliards d'€ environ; ainsi que les rachats de certaines dettes titrisées dites ABS (mais on ne sait pas encore lesquelles exactement: credit immobilier, credit aux entreprises grandes ou petites...). Dans tous les cas leur volume sera faible :
Before the global financial crisis erupted in 2007, Europe had a nascent market for ABS backed by small business loans. In 2006, for example, there were 34 issues worth a total €46 bn, with Spain accounting for 15 of them, according to data from the Fitch rating agency. [1]

Revenons au début: la déflation.

Comment l'observe t'on? Certainement pas par une inflation entre 0 et +1%, comme actuellement. Au mieux, c'est de la desinflation, au pire de la desinformation.
Elle s'observe par l'évolution longue de la structure des taux d'intérêts, ramenés à 10 ans. Or ceux-ci continuent de baisser, baisser, depuis plusieurs années en Occident malgré les QE, LTRO et politiques monétaires non conventionnelles, ce que ne comprend aucun analyste ou économiste hors ceux de l'école de Menger :

10 Year Eurozone AAA government bond yield since 2004 (source)

... idem pour les USA depuis 1980 :
US government bond 10Y since 1912, implied yield

... et pour UK :
UK government bond 10Y since 1980, implied yield

Et cela se mesure aussi clairement sur la vélocité de la monnaie, calculée ici avec le rapport PIB/M2 pour les US et la zone euro :

Velocity of M2 money stock (calculated using GDP/M2): U.S. (lhs) and Euro Area (rhs); data series since 1959 and 1994; updated quarterly

L'explication est pourtant simple: des baisses de taux directeurs appellent des taux encore plus bas. Les entreprises et les ménages l'anticipent et retardent un peu leurs investissements, dans l'attente de taux plus bas, c'est à dire un crédit moins cher. Comme les médecins de Molière, les banquiers centraux n'ont pas compris qu'un malade pouvait mourir de saignées répétées (c'est à dire les baisses de taux directeurs), parce que c'est le seul traitement à leur disposition dans leur valise. Parce qu'ils n'ont pas étudié ou compris Menger et Fekete. Et les retards d'investissement (un problème de demande et de confiance, voir la dernière section) signifient une transmission cassée ou opposée de l'impulsion souhaitée par la politique monétaire (sauf si ce que l'on souhaite en réalité c'est la déflation!). 

Les politiques monétaires des banques centrales depuis un siècle (hormis la période gaullienne) sont devenues une partie essentielle du problème, au lieu d'être une partie essentielle de la solution comme tous les médias et économistes le diffusent.

En l'absence de guerre militaire et de destruction physique du capital, la seule issue possible d'un système monétaire centralisé et entièrement fiduciaire est la déflation.

L'euro est-il trop cher actuellement? Clairement non, pas encore.

La position relative de l'euro par rapport aux autres devises ne doit se mesurer que sur une longue période pour avoir le moindre sens. Voila ce qu'il en est pour la position vis à vis du dollar :

US Dollar / Euro exchange rate since 1999, updated daily (source: BCE)

Bref entre 1.2 et 1.4 on est dans un territoire absolument normal, qui n'a pas exigé des mesures non conventionnelles auparavant, et qui n'en exigent donc pas maintenant. Au mieux on peut dire que c'est le dollar qui s'affaiblit et qu'on veut éviter de franchir bientôt le seuil de 1,4 USD/€
Et pour la position de l'euro vis à vis des autres devises... :

Euro area-17 countries vis-a-vis the EER-20 group of trading partners (AU, CA, DK, HK, JP, NO, SG, KR, SE, CH, GB, US, BG, CZ, LV, LT, HU, PL, RO and CN) ; Data serie since 06/1993; updated daily

... c'est pareil. Il n'y a pas le feu au lac sur ce sujet, pas plus ni moins qu'en 2006.

Les banques dupées

En résumé:
  • concernant la déflation les mesures prises sont neutres ou négatives,
  • concernant le ratio euro / dollar, l'effet le plus grand est du côté de la faiblesse du dollar et des US et non pas de la force de l'euro. Cette faiblesse entraîne un flux des assets vers la liquidité maximum et le risque minimum donc la devise dont les stocks gonflent (maintenant que les obligations court terme sont à zéro virgule zéro pour très longtemps et qu'il n'y a quasiment plus d'or disponible),
  • les "marchés" sont pris à leur propre jeu d'influence médiatique parce qu'ils ne maîtrisent pas les fondamentaux économiques de la situation ; ayant fortement pressé Draghi dans cette direction, puis l'ayant désormais glorifié d'être passé aux actes, ils ne pourront plus mener campagne contre la BCE quand les faits montreront que la situation économique en zone euro stagne (au mieux),
  • les banques seront donc la cible privilégiée de fortes attaques dans les mois à venir, "parce qu'elles renaclent à faire leur travail de soutien de l'économie réelle"
  • la BCE a acheté du temps pour préparer de nouvelles régulations nécessaires pour encaisser le choc principal encore à venir, 
  • les acteurs financiers occidentaux ont perdu de l'influence stratégique auprès de la BCE,
  • non, la BCE ne rachètera jamais aveuglément d'assets des banques européennes (QE) qui ne feraient qu'acheter de nouveaux bons du Trésor US avec ces nouvelles liquidités. Les "marchés" ne forceront pas la main à la BCE pour soutenir la Fed.

Détail sur les mesures annoncées par Mario Draghi [2]

Elles sont globalement au nombre de trois. 

1/ Le principal taux d’intérêt directeur passe de 0,25 % à 0,15 %. En gros, nous allons pouvoir emprunter un poil moins cher de l’argent que nous ne voulons pas emprunter puisque nous ne sommes pas sûrs de pouvoir le rembourser en particulier pour ceux qui n’ont pas de visibilité sur leur emploi. Cela ne changera donc pas grand-chose. Je n’emprunte pas parce que les taux viennent de baisser de 0,10 %, j’emprunte parce que j’en ai besoin ou parce que je vais réaliser un investissement rentable. 
Retenez donc que le taux directeur est celui qui fixe en gros le prix d’emprunt de l’argent.
2/ Le taux de dépôt de la BCE, lui, est devenu carrément négatif et c’est une grande première historique pour la BCE. Il y a bien eu quelques expériences de ce genre il y a quelques années en particulier dans des pays nordiques, mais cela n’a pas réellement fonctionné. Disons que sur ce sujet nous n’avons pas de recul suffisant pour être affirmatifs dans nos appréciations. Néanmoins, mon point de vue est que là encore, cela ne va pas fonctionner.

Avant de vous expliquer pourquoi, expliquons ce qu’est le taux de dépôt. Lorsqu’une banque commerciale comme la Société Générale ou la BNP dispose d’un excédent de trésorerie, elle peut prêter ces fonds par exemple à d’autres banques qui, elles, seraient en manque ponctuel de liquidités. Le problème c’est que depuis 2007 plus personne n’a confiance en personne, donc les banques en excédent déposent leur argent directement à la BCE qui, jusqu’à présent, rémunérait ses fonds (bien que de moins en moins).

Désormais, une banque qui placera son argent à la BCE aura moins à la sortie de son placement qu’à son entrée. En clair, les banques vont devoir payer pour placer leur épargne à la BCE !

L’idée c’est de forcer les banques en excédent à prêter et à financer l’économie… enfin officiellement !
Pourquoi cela ne va sans doute pas marcher ?
Les raisons sont multiples. Tout d’abord, le problème de fond est la confiance. Certaines banques préféreront perdre très légèrement plutôt que d’aller prendre des risques inutiles.

La réalité c’est que certaines banques vont préférer prêter à des États surendettés et en situation de solvabilité très dégradée pour la raison simple que la BCE devrait intervenir en cas de pépin grave (en tout cas c’est le pari), donc plutôt que de financer l’économie réelle, moi banquier, je préfère prêter mes sous à l’Espagne à 3 % !  
Évidemment, 3 % cela rapporte plus que de payer 0,10 % ! Le calcul est donc vite fait pour nos rapaces de banquiers.

Enfin, certes les banques se montrent réticentes à financer l’économie réelle, en revanche ce n’est qu’une partie de ce problème. Il y a l’offre de crédit (côté banque) mais il y a aussi une demande de crédit (côté client). Or la demande de crédit est orientée dramatiquement à la baisse depuis plus de deux ans. La raison est simple. Les particuliers, qui ont peur pour leur emploi, ne veulent pas emprunter. Logique. Les entreprises, qui n’ont pas de visibilité, ne veulent pas investir… donc elles n’empruntent pas. Logique aussi.

Enfin, et c’est le dernier élément, les banques garderont tout simplement leur argent sur leur propre compte et préféreront plutôt ne rien faire que d’en perdre !

3/ Comme nous l’apprend la dépêche AFP, « selon les analystes, il pourrait annoncer entre autres un nouveau crédit à long terme (LTRO) aux banques, soumis cette fois à la condition qu’elles prêtent à leur tour contrairement à deux LTRO à trois ans lancés précédemment par la BCE ». C’est le fameux « crédit easing » européen que j’avais déjà évoqué à plusieurs reprises et qui se précise. 

Cependant, Mario Draghi garde des « cartouches » et des munitions pour plus tard et continue sa politique qui, essentiellement, vise simplement à gagner du temps. Pour quoi faire ? Nul ne le sait. Disons que nous gagnons du temps ou plus précisément nous achetons du temps non pas tant pour ce que cela nous permettra de faire que pour ce que cela nous évitera de vivre.

Nous n’en sommes plus, et depuis longtemps, à vouloir améliorer la situation puisque nous n’avons rien fait depuis 7 ans pour changer véritablement les modes de fonctionnement de notre système. Nous en sommes juste à vouloir éviter les conséquences désastreuses d’un effondrement et les autorités tentent désespérément d’organiser une lente descente plutôt qu’une chute violente.

Je laisse donc le mot de la fin à Carsten Bzreski, économiste de la banque ING repris par l’AFP, qui a déclaré à propos des annonces de Mario Draghi que :
« Mais cela aidera-t-il à faire repartir l’économie ? Probablement pas mais la BCE a montré sa détermination et sa capacité à agir ! »
Ce qui peut être traduit par un lapidaire « ce que fait la BCE ne servira à rien mais tout le monde fait semblant de croire que ce que l’on fait sera efficace ! »  Si la situation n’était pas aussi dramatique, ce serait drôle.

 _________________________

[1] Financial Times, 05/2013

[2] Cette section (avec quelques modifications que j'ai apportées) est sous licence ‘presslib’, c’est-à-dire libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Le Contrarien Matin est un quotidien de décryptage sans concession de l’actualité économique édité par la société AuCOFFRE.com. Section écrite par Charles SANNAT, directeur des études économiques. Merci de visiter notre site. Vous pouvez vous abonner gratuitement www.lecontrarien.com.

2012/12/22

Les réseaux Euro-BRICS comme réponse à la crise scientifique

 Le Laboratoire Européen d'Anticipation Politique (LEAP) vient de publier la synthèse du troisième séminaire Euro-BRICS, organisé en partenariat avec l'Université MGIMO de Moscou (site en russeMGIMO UniversityInternational programs), ainsi que les recommendations à destination des décideurs politiques notamment du G20. Ce séminaire a réuni des intervenants de plusieurs pays de la zone euro (France, Allemagne, Belgique, Portugal, Pays-Bas) ainsi que de Russie, Chine, Brésil, Inde, Afrique du Sud. Voici le contenu du document en français et celui en anglais

Concrétisation de la vision élaborée par le LEAP et Franck Biancheri sur la construction dès à présent du monde de demain qui ne doit pas se réaliser sans les citoyens, ces séminaires sont un moment privilégié pour la société civile, au delà de l'établissement des réseaux et des programmes communs, de réunir les éléments permettant une anticipation politique représentative de notre monde multipolaire, lequel se renforce au quotidien. Si le moyen est une collaboration ouverte pour comprendre les facettes culturelles et tendances de fond qui façonnent actuellement le monde de demain, l'enjeu est aussi de proposer des outils et des clés de décision pour les représentants politiques, et pour les citoyens. C'est donc aussi un effort de vigilance concerté, aussi bien pour les uns que pour les autres. C'est nourrir la réflexion commune, contribuer à construire ensemble la route, car les seules choses écrites à l'avance ce sont celles dans lesquelles nous ne impliquons pas.

J'ai eu l'opportunité de présenter à cette occasion une intervention lors du thème "Vers le développement de réseaux thématiques Euro-BRICS, dans le domaine scientifique et technologique", dont voici ci-dessous le texte intégral. Elle se situe dans le prolongement de ce que j'ai déjà publié au sujet de la crise scientifique : Une théorie et un homme en crise; et La démocratie scientifique comme réponse à la crise scientifique


Les réseaux Euro-BRICS comme réponse à la crise scientifique.

Madame la Présidente, Monsieur l’Ambassadeur, Chers collègues, Mesdames, Messieurs,

Je souhaite cibler mon intervention en argumentant pourquoi la création ou le renforcement de réseaux  Euro-BRICS est un élément crucial pour sortir dans un élan commun de la crise, prise ici dans toutes ses dimensions.
L’effet accélérateur de cette crise met en évidence la conjonction avec une profonde crise scientifique. J’ai ainsi souhaité m’appuyer sur un rapide constat effectué dans trois disciplines scientifiques, choisies parmi les plus porteuses pour notre avenir : la cosmologie;  l’économie ; et enfin le développement de nouvelles sources d’énergie.

I/ Concernant la cosmologie

Il faut tout d’abord bien comprendre l’intérêt majeur de cette discipline pour l’humanité. Pour ne prendre que la civilisation européenne, depuis Ptolémée, Galilée, puis Newton, Einstein, les révolutions dans le domaine de la cosmologie ont énormément d'influence culturelle sur tous les peuples. En particulier, c'est parce que ces révolutions vont de pair avec une refonte de la physique fondamentale, et en résumé de la conception géométrique de l’univers. Par ce biais, la compréhension de l'infiniment grand et lointain nous éclaire en retour sur l'infiniment petit et proche. De manière simplifiée, cette révolution se propage ainsi de la physique la plus mathématique à la cosmologie, à la physique des particules puis à la maîtrise conceptuelle des interactions présentes à ces échelles, c’est à dire les sciences expérimentales; puis à la technologie qui vient outiller ces manipulations conceptuellement maîtrisées.

En 1997, l’astrophysicien Jean-Pierre Petit publiait « On a perdu la moitié de l’univers »  dans lequel il détaillait les limites, impasses et contradictions extraordinairement profondes du modèle cosmologique dit « standard », associé à la théorie dite des cordes.

En 2006 Lee Smolin a publié « Rien ne va plus en physique ! » [2].
Ce livre retrace trois décennies de ce qu'on pourrait qualifier de recherche forcenée menée par des milliers de chercheurs pour tenter de donner un nouveau souffle à la physique théorique. Il existait à ce jour plus de 100 000 publications dans le domaine de la théorie des cordes !
Smolin met en évidence :
  • d’une part que cette théorie n’a encore jamais apporté le moindre résultat ou prédiction concrète ; mais aussi que cette théorie n’est pas scientifiquement réfutable. Il n’existe pas d’expérience accessible qui puisse prouver ses prédictions (ou bien en utilisant 1 million de milliard de fois l’énergie du LHC, dont les équipes au CERN ont découvert récemment le boson de Higgs).
Pour Smolin en particulier cette démarche de réfutabilité est incontournable. Pour les partisans de la théorie des cordes, elle est simplement dépassée. Ils proclament par exemple comme justification "si ça n'est pas vrai, au moins c'est beau". Avec ces gens la science s’est perdue dans la simple esthétique.
  • D’autre part qu’un résultat fondamental publié en 1992 [3], et base de presque tous les travaux postérieurs dans cette discipline, n’était pas utilisé de manière mathématiquement correcte, et remet en cause l’intérêt de la quasi-totalité des travaux effectués depuis lors.

Alain Connes, médaille Fields, a ainsi écrit dans la préface : 
« Il y a là un réel problème, car la science n'avance pas sans confrontation avec la réalité. Il est parfaitement normal de laisser du temps à une théorie en gestation pour se développer sans pression extérieure. Il n'est pas contre pas normal qu'une théorie ait acquis le monopole de la physique théorique sans jamais la moindre confrontation avec la nature et les résultats expérimentaux (...). Il n'est pas sain que ce monopole prive des jeunes chercheurs de la possibilité de choisir d'autres voies, et que certains leaders de la théorie des cordes soient à ce point assurés de la domination sociologique, qu'ils puissent dire : ‘si une autre théorie réussit là où nous avons échoué, nous l'appellerons théorie des cordes’. »
Jean-Pierre Petit, initiateur d’une cosmologie alternative et féconde [1], a souligné peu après : 
« Même pour quelqu'un comme Woit  [4], une idée nouvelle ne pourrait émerger que "du sérail", de l'université de Columbia, ou de Princeton. Comment pourrais-je, moi, Français, retenir une seule seconde l'attention de ces gens ? »
Philip Anderson, prix Nobel de physique, a lui écrit à propos de la théorie des cordes : 
« Ce que je pense c'est que c'est la première fois depuis des siècles qu'une qu'on se trouve en science face à une démarche pré-Baconienne, qui n'est pas guidée par l'expérimentation. On propose un modèle de la Nature en souhaitant qu'elle s'y conforme et non en cherchant à s'approcher plus près du réel. Il est peu probable que la Nature se conforme à ce qui n'est autre qu'un souhait de notre part.

    Ce qui est triste, comme certains jeunes théoriciens me l'ont expliqué, c'est que ce secteur est si développé que c'est devenu une activité à plein temps, auto-suffisante. Ceci signifie de d'autres directions ne seront pas explorées par de jeunes chercheurs imaginatifs et que toute carrière tentant de se situer en dehors de ce domaine sera bloquée. »
On constate combien le parallèle avec les dogmes de l’économie néolibérale est frappant.

II / le débat en Économie

Le professeur Jacques Généreux a dénoncé en 2001 dans les Vraies Lois de l’Économie [5] la dérive scientiste du courant néolibéral, dominant en économie [6]. Il montre surtout par une simple étude bibliographique combien tous les éléments les plus fondamentaux de la théorie néolibérale (équilibre général des marchés initié par Walras) sont contraires à la réalité (homogénéité des produits, rendements factoriels constants, concurrence pure et parfaite, absence de cout fixe de production, équivalence de tous les acteurs, mobilité instantanée des personnes, absence de prise en compte du temps, et aussi atteinte de l’équilibre entre offre et demande par tâtonnement du marché…). Ces résultats ont été publiés depuis la fin des années 70 pour la plupart. Pourtant, combien d’économistes et de décideurs travaillent encore en utilisant ces conceptions dépassées ?

La discipline de l’économie doit rendre au final un seul service : celui de l’aide à la décision, en proposant des outils conceptuels performants pour anticiper les situations à venir. Généreux, et Granger avant lui, ont argumenté qu’il n’existe pas de lois en économie au même sens que les lois en physique. En économie, les seules lois valables sont les lois décidées par les hommes. D’où la nécessité de développer l’économie politique. Les lois du marché ne sont en réalité que des croyances.

Nous pouvons reprendre le discours qu'a récemment écrit le professeur Jean Gadrey à propos de la crise faisant rage dans la discipline de l'économie [7] pour l’étendre au domaine scientifique (au moins dans les disciplines mentionnées ici), ce qui donne :

« Le débat, de nature collective, devrait se dérouler d’une part au sein des associations de scientifiques, d’autre part dans tous les lieux, services publics, médias et associations où la démocratie scientifique et l’information scientifique sont considérées comme des biens communs à défendre.
Je crois en effet que les principales questions s’expriment moins en termes de conflits d’intérêts (bien que cette question reste à débattre) qu’en termes de PLURALISME, DE CONNIVENCE et de FORMATION DES CROYANCES SCIENTIFIQUES. Elles relèvent de la sociologie, des sciences politiques, de la philosophie morale et politique, de l’éthique professionnelle, plus que du droit et de la science.»

Un premier pas vers l’établissement de nouveaux lieux de discussions en économie est réalisé depuis mai 2011 avec la World Economics Association. [8] Signe d'une transparence accrue, il annonce à mes yeux une nécessaire et attendue démocratisation de la science.

III / Le développement des nouvelles sources d’énergie

Pour terminer, dans le domaine des nouvelles énergies, qui est sans doute le plus directement à même de modifier rapidement notre conception de l’avenir de l’humanité, les nouvelles idées porteuses peinent aussi énormément à émerger, victimes de groupes d’intérêts puissants. Je citerai par exemple :
  • les centrales utilisant la concentration solaire et des sels fondus caloporteurs, bien plus efficaces et écologiques que les panneaux solaires qui fleurissent, ou les centrales nucléaires ;[9]
  • la maîtrise de la magnétohydrodynamique (MHD) pour tout type de transport à vitesse hypersonique avec les technologies d’aujourd’hui; ce domaine a disparu des universités, capté pendant 30 ans par des recherches exclusivement militaires et secrètes, et commence à peine à revenir dans le domaine civil.
  • la maîtrise de la fusion par champs pulsés à haute fréquence (technologie des « Z-pinches »[10]), découverte en 2006, peut permettre une nouvelle révolution énergétique. Ce domaine de recherche est lui aussi en train de passer complètement sous le contrôle militaire mais des colloques scientifiques internationaux ont encore lieu tous les deux ans ; hélas l’Europe y est très peu représentée. Cette filière représente une alternative à ITER tout à fait intéressante, sachant que les faiblesses de conception font de ce dernier un projet sans issue (notamment à cause du phénomène des disruptions) en termes de coûts, de délai et surtout de fiabilité.[11] 
Ici en particulier, on assiste à la captation des budgets de recherche colossaux (15 milliards d’€) qui assèche les autres disciplines. Il faut défendre la voix d’idées alternatives tout à fait crédibles, dont le développement ne requiert qu'une faible fraction du budget d’ITER.

La démocratie scientifique comme réponse à la crise scientifique

Mon propos est bien de mettre en rapport la crise scientifique avec son groupe social actuellement dominant : la communauté scientifique, et de constater ses faiblesses. Les problèmes les plus aigus de cette communauté scientifique sont en résumé:
  • 1- absence de vraie confrontation ouverte des idées entre les chapelles ; au mieux chacune s'ignore et verse dans le copinage, au pire (quand une de ces chapelles devient socialement dominante) on organise honteusement la calomnie, le discrédit gratuit, la censure, l’étouffement, et l’éviction. De nombreux cas sont bien connus en France, le dernier ayant conduit cette année la justice à condamner un astrophysicien spécialiste de la théorie des cordes.[12]
  • 2- absence de vrai dialogue entre le reste de la société et les scientifiques ;
  • 3- absence de contrôle démocratique des stratégies de recherche, régulièrement aux mains de technocrates ou de décideurs à la vision très étroite. La science est un bien commun et un instrument au service des citoyens, dans les nombreux défis de l’humanité qui s’accumulent.

Au-delà de la perte profonde d'éthique scientifique d’une partie des acteurs en position dominante, c’est bien un signe que cette communauté n’est plus en état de gérer efficacement en son sein l’émergence de nouvelles idées scientifiques, de nouvelles conceptions, de nouveaux paradigmes. 
L’organisation actuelle de ce corps social est un frein à l'émergence de nouveaux modèles féconds, hélas au moment où l'humanité en a le plus besoin. Pour dénouer cette situation, un essor des réseaux scientifiques Euro-BRICS, dégagée de l’influence monopolaire anglo-saxonne et des acteurs actuels en pouvoir de blocage, est nécessaire. Il ne s’agit pas de construire de nouvelles institutions de recherche, mais bien en priorité d’offrir des nouveaux lieux d’expression, d’échanges, de traduction et de diffusion, et des nouveaux réseaux pour faire émerger des idées nouvelles sereinement débattues.

Dr. Bruno Paul, 27/09/2012


Références :

[1] a) Disponible sur Amazon en français. For english readers, most of this content is available in The Dark Side of the Universe and The twin universes. For reading this content in many others languages, please browse http://www.savoir-sans-frontieres.com ;
b) International Conference on Astrophysics and Cosmology « Where is the matter ? », Marseille, 06/2001; see also others previous related scientific publications and the 12/2007 publication about Bigravity as an interpretation of the cosmic acceleration.
[2] Livre en français ; book in english.
[3] La finitude mathématique de la théorie des cordes.
[4] Qui a pourtant lui aussi publié en 2006 un livre très critique sur la théorie des cordes.
[5] Les vraies lois de l’Économie, J. Généreux, 2001; also available in português (tome 1, tome 2).
[6] See also « Dismal science faces dismal future », ABC News, 11/2012.
[7] « Liaisons dangereuses, c’est le printemps ! », Alternatives Économiques, 03/2012.
[8] On lira en particulier l’article fondateur de la WEA : How to bring economics into the 3rd millennium by 2020”, real-world economics review, issue no. 54, 27 September 2010, pp. 89-102.
[9] a) Des générateurs de vapeur solaire sont déjà commercialisés par AREVA ;
e) Concentrated solar power, Wikipedia.org
[10] Controled fusion using Z-machine : first scientific papers in english.
[11] « ITER, Chronique d'une faillite annoncée », JP Petit, 10/2011 ; also available in english, espanol, italiano, russe.
[12] « Bogdanoff et parquet versus Riazuelo: le jugement », Science21/Courrier International, 04/2012


2011/11/02

ESB : Quand Wall Street et la City veulent ruiner la renaissance européenne

 Ils (1) s'invitent dans les pages du Cercle des Echos et déclarent à notre place que "les peuples européens ne veulent pas d'un contrôle étroit des budgets nationaux", et les nouveaux ESB (2) qu'on veut vous imposer 

Tout d'abord, il y a une confusion volontaire entre "les peuples de l'Europe", les peuples de l'Euroland, et les lobbies bancaires de la City et de Wall Street. Que la City ne veuillent à aucun prix des Eurobonds, cela se comprend ; que le peuple anglais ne le veuille pas, ça demande à être prouvé ; et dire que les peuples de l'Euroland ne le veulent pas est un propos qui relève de la manipulation de masse. 

Quant aux ESB, ils ont une forte odeur de montage de subprimes rance, vous ne trouvez pas ? C'est encore un merveilleux moyen pour contourner la BCE par une nouvelle agence à créer (à Londres, puisque c'est un produit financier, on l'accueillera avec plaisir !), pour titriser de la dette et reproduire ici l'armageddon financier qui a eu lieu aux US, et SURTOUT éviter une fédération accélérée de l'Euroland (3) qui lui permettrait de sortir par le haut de cette crise, en utilisant les processus de démocratisation.
Ca c'est un vrai plan, dites donc messieurs. Vous savez qu'on a d'autres idées très précises sur "comment faire vraiment de l'euro une monnaie mondiale" sans avoir recours à vos services pas intéressés du tout ? Vous devriez aller proposer vos idées aux Chinois qui sont aussi en train de faire du yuan une monnaie mondiale dès 2015.

Quant à votre proposition de services pour l'Euroland, merci de ne pas nous téléphoner de nouveau, on vous appelera.

(1) le collectif "euro-nomics" rédigeant cet article est formé par 8 personnes nées ou ayant fait leurs études supérieures aux US et UK, ainsi que toute ou partie de leur carriere, et une neuvième qui est un professeur français à HEC. Malgré cela ils se réclament tous comme étant des européens, et bien peu vivent actuellement dans l'Euroland.

(2) ou "Euro Safe Bonds" : quand un financier vous déclare qu'un produit financier complexe est très sûr, et d'ailleurs que son nom le prouve, c'est le moment de lui tourner le dos.

(3) pour être attaquée de manière aussi véhémente et brouillonne, ce qui démontre leur panique, c'est que cette fédération doit être vraiment une initiative efficace.

2008/10/16

Guerre financière : Offensive de l’Europe

image Un des signes évidents de la dimension historique de la crise actuelle est la reconfiguration accélérée des alliances géo-stratégiques, que nous avons commencé à évoquer.
La semaine dernière l’Islande s’est tournée vers la Russie, désormais premier producteur mondial de pétrole brut devant l’Arabie Saoudite;
Puis l’Angleterre a nationalisé ses principales banques, agissant de manière opposée au Plan Paulson des USA, et contrariant des décennies de politique d’acquiescement à Washington.
24 heures plus tard c’est toute l’Europe qui prenait ce chemin des politiques de nationalisations préventives. Même la Suisse est maintenant passé à l’acte avec le plan gouvernemental de sauvegarde forcée de UBS, au grand dam des patrons de ces banques.
Et aujourd’hui c’est l’annonce attendue de l’Europe unie de s’engager vers Bretton Woods III avant la fin de l’année 2008 (!), mettant ainsi un terme effectif à toute allégeance envers la domination financière unilatérale des Etats-Unis. Même l’Italie de Berlusconi se joint au mouvement, ce qui est encore un signe d’isolement politique et diplomatique actuel des Etats-Unis.
Je parle bien de Bretton Woods 3 et non pas la politique financière internationale dite Bretton Woods 2 et qui existe déjà de manière informelle depuis 1995.
Les déclarations européennes n’y vont pas par 4 chemins, notamment sur les paradis fiscaux:
Treatment of tax havens such as the Cayman Islands and Monaco may be overhauled as part of any new global financial framework, Sarkozy said.
``It will be part of discussions Saturday in Washington,'' the French leader said. ``Will we continue to work with tax havens? It's a valid question. We've passed into a new era. It's a question we'll put on the table and immediately.''
Il ne s’agit rien de moins que de mettre sous un contrôle effectif national et régional les 30 plus grands banques du monde. Goldman Sachs, la chasse gardée de Paulson, ayant récemment acquise le status d’établissement bancaire, devrait normalement faire partie de la liste.
Cette demande de contrôle renforcée contraste avec l’attitude de AiG qui cherche à diminuer les volontés régulatrices sur le marché des crédits hypothécaires.
Le rendez-vous du 18 octobre entre messieurs Bush, Sarkozy (président du conseil européen pour 6 mois) et Barosso (président de la Commission Européenne) sera bien interessant à suivre.